Le français est la cinquième langue parlée dans le monde après l’anglais, le mandarin, l’hindi et l’espagnol. La francophonie mondiale s’étend sur les cinq continents et rassemble quelque 321 millions de personnes qui parlent toutes le français, mais avec d’innombrables variations régionales.

Par Laurent GIMENEZ

Pendant que les jeunes de Paris font la « teuf » (fête) sur les Champs-Élysées, ceux d’Abidjan « s’ambiancent » (s’amusent) à la plage. Aux Îles-de-la- Madeleine, des ados rêvent de chasse au « loup-marin » (phoque), tandis qu’au Manitoba, c’est aux « poux de bois » – surnom qu’on donne aux tiques dans les Prairies canadiennes – que les campeurs font la chasse, au printemps.

Le lieu où l’on vit détermine grandement la façon dont on s’exprime en français (comme d’ailleurs dans toute autre langue). Par exemple, l’amateur de vin en quête d’une bonne bouteille se rendra au « magasin d’alcool » au Manitoba, à la « SAQ » (Société des alcools) au Québec et chez un « caviste » en France.

Les régionalismes sont comme les branches et les feuilles du grand arbre de la francophonie : ils poussent sur le tronc commun qui est le « français standard » (ou « transnational ») et donnent à l’arbre sa vigueur et ses belles couleurs. Parfois, un régionalisme franchit les limites de son écosystème et voyage. C’est le cas du génial « courriel », forgé au Québec, étendu à tout le Canada et aujourd’hui en usage un peu partout dans la francophonie.

D’où viendra le prochain régionalisme mondialisé et, par conséquent, intégré au français standard? Qui sait, peut-être du Manitoba. Récemment, un ami d’origine française qui vit à Winnipeg depuis 45 ans m’affirmait qu’à certains égards, le Manitoba français est en avance de quelques années ou décennies.

En effet, expliquait-il, des expressions locales qui le surprenaient à son arrivée au Manitoba sont maintenant passées dans l’usage en France. Par exemple, la phrase « être dans le rouge », attestée dans l’édition 2023 du Petit Robert; ou encore le mot « gimmick » que le quotidien français Le Monde a fait figurer récemment dans un de ses titres, sans même le mettre entre guillemets! (1)

La géographie n’est pas le seul facteur qui détermine la façon dont on s’exprime en français. Le contexte et le mode d’expression – oral ou écrit – jouent un rôle considérable. Par exemple, on se plaindra volontiers à son voisin d’avoir à « payer un ticket de 150 piasses pour un excès de vitesse sur le périmètre! ». Mais au moment d’écrire au juge pour contester la sanction, on le priera de reconsidérer la contravention de 150 dollars pour excès de vitesse commis sur la route périphérique (traduction officielle de « perimeter highway »).

Faut-il en conclure que l’on s’exprime « mal » à l’oral et « bien » à l’écrit? Disons plutôt qu’il s’agit de deux modes d’expression différents avec chacun ses caractéristiques. Dans le langage parlé, on privilégie spontanément les formes courtes, par exemple en abandonnant le « ne » dans les phrases négatives. Des linguistes ont ainsi constaté que la majorité des gens disent « j’ai pas faim » plutôt que « je n’ai pas faim », aussi bien en France qu’au Canada.

Champion de la brièveté à l’oral, le canadianisme « pis » peut signifier « et », « après », « à côté » (comme l’élégant « puis »), mais aussi « comment ça s’est passé? » (« pis, ton entretien d’embauche? ») ou « ça n’a pas d’importance » (« tu n’as pas eu l’emploi, pis? »). Tout cela avec trois lettres seulement. Qui dit mieux?

(1) « Mêmes mots, mêmes gimmicks, mêmes obsessions… Macron s’est glissé sans fard dans les habits de Sarkozy », Le Monde, 28 octobre 2022