Par Laurent Gimenez.
Cet ami des impressionnistes a créé une œuvre originale qui nous touche encore aujourd’hui par son pouvoir d’évocation du sentiment de solitude au cœur des grandes villes modernes. L’exposition était divisée en plusieurs parties dont l’une, intitulée « Caillebote et les sportsmen », rassemblait des tableaux illustrant les pratiques sportives de la bourgeoisie parisienne à la Belle Époque, en particulier le canotage et la natation.
Passé le moment de surprise et d’irritation causé par l’usage de l’anglicisme sportsmen, on doit reconnaître qu’il s’agit d’un choix de mot judicieux. En effet, au tournant des 19e et 20e siècles, le sport amateur était en France une pratique nouvelle, importée d’Angleterre, dont les adeptes étaient logiquement désignés par un terme anglais : sportsmen. En 1918 encore, Marcel Proust écrivait dans son roman, À l’ombre des jeunes filles en fleurs : « Ce jeune homme qui avait l’air d’un aristocrate et d’un sportsman dédaigneux n’avait d’estime et de curiosité que pour les choses de l’esprit ».
Cet exemple nous rappelle que l’usage des anglicismes n’est pas nouveau. La langue française emprunte plus de nouveaux mots à l’anglais qu’à n’importe quelle autre langue depuis au moins le 18e siècle (1). C’est une conséquence de l’influence économique et culturelle croissante de l’Empire britannique, puis des États-Unis, au cours des trois derniers siècles. L’arrivée d’Internet a considérablement accéléré le phénomène : selon certaines estimations (2), la langue anglaise fournit aujourd’hui jusqu’à 80 % des nouveaux emprunts du français à des langues étrangères, alors qu’elle ne représentait que 25 % du total des emprunts il y a trente ans.
Faut-il en conclure que le français est condamné à s’angliciser de plus en plus, jusqu’à perdre sa nature et son identité? Pas du tout! Ou en tout cas, pas de sitôt. Plusieurs faits incitent à l’optimisme, à commencer par le chiffre 5 : c’est le pourcentage estimé de mots d’origine anglaise dans le vocabulaire français actuel. Un chiffre bien modeste en comparaison avec l’anglais dont 58 % du vocabulaire provient à parts égales de deux langues étrangères : le français et le latin (selon le Oxford English Dictionary). Or, nul ne s’inquiète de la santé et de l’avenir de la langue anglaise!
À peu près à la même époque où Gustave Caillebotte peignait la haute société parisienne et ses sportsmen, Marcel Proust décrivait dans ses romans des personnages appartenant au même milieu, en reproduisant leur manière de s’exprimer truffée d’anglicismes (« cab », « home », « my love »). Proust lui-même cède à l’anglomanie de son époque lorsqu’il écrit que « Swann était très smart » (élégant) ou lorsqu’il mentionne une « smoking-jacket » (veste d’intérieur). Quant à Victor Hugo, évoquant les chemins de fer de son temps, il parle des « railways qui paraissent aller dans tant de directions différentes » (Paris, 1867).
Il est frappant de constater que tous ces anglicismes à la mode il y a plus d’un siècle ont totalement disparu de l’usage actuel. C’est un autre élément rassurant pour l’avenir de la langue française : la grande majorité des anglicismes (plus de 90 % selon certaines études) (1) sont éphémères; les locuteurs les abandonnent naturellement après quelques décennies, voire quelques années. Parmi les exemples récents, on peut citer l’anglicisme des années 60 et 70, teenager, détrôné par l’abréviation bien française « ado »; et le terme one man show progressivement remplacé par des expressions françaises comme « spectacle solo » ou « seul en scène ».
L’intégration durable des anglicismes à la langue française se fait souvent par francisation (l’ancien anglicisme doping est devenu « dopage ») ou par simple traduction. Par exemple, l’expression « ce n’est pas ma tasse de thé » est une traduction de l’anglais it’s not my cup of tea. De même, « l’éléphant dans la pièce » (traduction de the elephant in the room) commence à s’implanter dans l’usage, comme l’illustre cette phrase publiée dans le quotidien français Le Monde en octobre 2024 : « la solitude s’est installée comme un gigantesque éléphant dans la pièce, dont il ne parle habituellement jamais ». Cette nouvelle expression d’origine anglaise sera-t-elle durable? À vérifier dans une petite centaine d’années.
(1) Les anglicismes : des emprunts à l’intérêt variable, OQLF, 2017, pages 23 et 401.
(2) AUDUREAU, William, « Flow, tataki, coolitude : d’où viennent les nouveaux mots de la langue française », Le Monde, 26 juillet 2022 (https://shorturl.at/VlIoP)